Léonce de Saint-Martin et Vichy

La défaite, l’inconcevable malheur qui nous frappe, touche au cœur le croix de guerre 1914. Un concert spirituel donné à Notre-Dame le 8 mars 1941 en pensée des deux millions de Français prisonniers en Allemagne, va lui fournir l’occasion de crier son patriotisme. Dans une cathédrale bondée, il fait soudain jaillir des grandes orgues le chant de la Marseillaise en conclusion de sa paraphrase de l’hymne national, « In Memoriam ». La foule, d’abord incrédule, finit par se mettre debout.  Après ce coup de panache, il s’attendait à être arrêté. (note 1)

L’oeuvre eut un grand retentissement, dont le maréchal Pétain se fit même l’écho dans un pli adressé à l’auteur le 27 mars : « J’avais été tenu au courant de l’émotion poignante qui avait saisi tous ceux qui étaient réunis le 8 mars à la basilique de Notre-Dame…..Je voulais vous féliciter… ». Le succès fit que dans les semaines qui suivirent, la partition fut éditée chez Durand, portant en couverture la dédicace : « A Monsieur le Maréchal Pétain », et son titre : « In Memoriam, paraphrase de l’hymne national  Amour sacré de la Patrie ».

Il n’en a pas fallu plus à Monsieur Yannick Simon pour qualifier Saint-Martin, dans son ouvrage « Composer sous Vichy », de « précurseur du culte de la personnalité » du maréchal Pétain. Non pas à cause de la dédicace au Maréchal, que Monsieur Simon  semble ignorer, mais à cause du sous-titre. L’auteur écrit : « Amour sacré de la Patrie est le sixième couplet de la Marseillaise…la strophe du Maréchal, dont ce dernier préfère les paroles à celles, jugées trop belliqueuses, qui figurent au début de l’hymne national ».

Il est un fait que le Maréchal avait décidé de remplacer le sanguinaire premier couplet de la Marseillaise par le patriotique sixième couplet :

Amour sacré de la Patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, liberté chérie
Combats avec tes défenseurs.

Sous nos drapeaux que la victoire
Accoure à tes mâles accents,
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire.

Qualifier Saint-Martin de précurseur du culte de la personnalité du maréchal Pétain à cause de cela est pour le moins excessif, sinon ridicule.

En outre, c’est incohérent puisqu’en mars 1941, neuf mois s’étaient déjà écoulés depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain. Investi des pleins pouvoirs depuis juillet 1940 par le vote massif de la Chambre des députés et du Sénat réunis (569 voix pour, 80 contre, 20 abstentions), le vainqueur de Verdun paraissait encore aux yeux d’une large majorité de Français leur protecteur le plus sûr. L’historien Henri Amouroux n’hésite pas à intituler son ouvrage consacré  à cette période de notre histoire « Quarante millions de pétainistes ». Et n’avait-on pas lu en septembre 1940 dans les « Paroles au Maréchal » de Paul Claudel :

Monsieur le Maréchal, voici cette France entre vos bras qui n’a que vous et qui ressuscite à voix basse…  France, écoute ce vieil homme sur toi qui se penche et qui te parle comme un père… »

Monsieur Simon, au tribunal du parti-pris, partage avec d’autres l’obsession de condamner tous ceux qui ont œuvré sous l’occupation. Claude Delvincourt, Olivier Messiaen, Norbert Dufourcq, Maurice Duruflé (à cause de la commande de son Requiem), nommés au Conservatoire Supérieur de Paris pendant l’occupation, Henri Dutilleux, et d’autres encore, ont eux aussi été soupçonnés. Monsieur Simon ne s’intéresse qu’à un sous-titre, et dédaigne la noble et héroïque inspiration de l’oeuvre. Il y a un cours de l’histoire. On ne peut en juger selon les critères hypocritement moralisateurs d’aujourd’hui .

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